Il existe une technique de mémorisation si ancienne qu’on en attribue l’invention à un poète grec du Ve siècle avant notre ère, et pourtant si efficace qu’on continue de l’enseigner aujourd’hui, jusque dans les championnats de mémoire les plus récents. Elle s’appelle la méthode des lieux, et elle a bien plus de rapport avec les échecs qu’on ne l’imagine au premier abord.
La technique mnémonique attribuée à ce poète grec
Selon la légende rapportée dans un manuel de rhétorique romain du Ier siècle avant notre ère, le poète Simonide de Céos aurait mis au point cette méthode après un événement tragique : ayant quitté un banquet quelques instants avant que la salle ne s’effondre, tuant tous les convives restés à l’intérieur, il aurait réussi à identifier les corps méconnaissables des victimes en se souvenant, un par un, de la place occupée par chacun autour de la table. De cette anecdote serait née l’idée fondatrice de la méthode : associer chaque élément que l’on souhaite retenir à un lieu précis, déjà familier, pour s’en souvenir plus facilement en parcourant mentalement ce lieu.
Comment fonctionne cette association entre lieu et souvenir
Concrètement, la méthode consiste à choisir un endroit que l’on connaît par cœur — sa propre maison, le trajet vers l’école — et à y placer mentalement, pièce après pièce ou étape après étape, chacun des éléments d’une liste à retenir. Pour se souvenir de la liste, il suffit ensuite de parcourir ce lieu par la pensée, en retrouvant chaque élément associé à son emplacement. Le cerveau retient en effet beaucoup plus facilement une image spatiale familière qu’une suite abstraite de mots ou de chiffres.
Cette méthode a traversé les siècles sans perdre de sa pertinence : on la retrouve aujourd’hui encore chez les participants aux championnats de mémoire, qui l’utilisent pour retenir en quelques minutes l’ordre exact d’un jeu de cartes entier ou de longues suites de chiffres. Ce qui fonctionnait pour un orateur grec il y a vingt-cinq siècles continue donc de fonctionner, presque sans modification, pour un cerveau humain d’aujourd’hui.
Une version simplifiée pour mémoriser une position d’échecs
Un enfant qui apprend les échecs peut s’inspirer de ce même principe, sous une forme allégée, pour retenir une position sur l’échiquier. Plutôt que de tenter de mémoriser toutes les pièces d’un bloc, il peut apprendre à découper l’échiquier en petites zones familières — le coin du roi, le centre, l’aile de la dame — et à y rattacher mentalement l’emplacement des pièces qui s’y trouvent. Cette façon de procéder, zone par zone plutôt que pièce par pièce dans le désordre, allège considérablement l’effort de mémoire et rejoint exactement l’esprit de la méthode des lieux : transformer une information abstraite en repère spatial concret.
Cette approche par zones se retrouve aussi dans d’autres jeux de réflexion présentés dans notre rubrique Jeux éducatifs, où apprendre à organiser mentalement un espace de jeu compte souvent autant que la mémoire brute des éléments qui le composent.
Un parent peut d’ailleurs proposer ce petit jeu à un enfant en dehors de tout contexte d’échecs, simplement pour l’amuser : lui demander de mémoriser une courte liste de courses en l’associant à des pièces de la maison, puis de la réciter en imaginant le trajet suivi. C’est une façon ludique de lui faire toucher du doigt une technique que les plus grands champions de mémoire du monde continuent d’utiliser aujourd’hui.
Vieille de vingt-cinq siècles, la méthode des lieux n’a rien perdu de sa pertinence : elle rappelle qu’on ne retient pas mieux en répétant plus fort, mais en donnant à ce que l’on veut retenir une place précise dans un espace que l’on connaît déjà.







